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VENDREDI - Le dòkò de la photographie

France-Guyane 30.11.2018
Propos recueillis par Pierre ROSSOVICH

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Le dòkò de la photographie

Le photographe Henri Griffit a été honoré vendredi dernier par la Collectivité territoriale qui lui a remis un Doko Kiltir, récompense des ambassadeurs de la culture guyanaise. Voici son parcours.

SON ENFANCE
CULTURE. « Mes arrières-grand-parents étaient des Sainte-Luciens arrivés en Guyane, d'où mon nom à consonance anglaise. Je suis né en 1949 à Cayenne. J'ai grandi dans le quartier Saint-Quentin. Je suis d'abord allé au ti collège qu'on appelle aujourd'hui Eugène-Nonnon. Mais j'étais tellement brigand que mes parents m'ont mis à l'école Bertenel. Quand j'avais 12 ans, nous avons quitté la Guyane pour aller vivre à Paris. Mon père travaillait à la préfecture à l'époque de Robert Vignon, premier préfet de Guyane. Par son biais, il a pu avoir un bon poste à Paris. Au lycée là-bas, j'avais un professeur fanatique de photo qui m'a invité à voir son labo. Quand j'ai vu la première photo développée, je me suis dit que je voulais en faire mon métier. Je suis resté accroché. »
LES ÉTUDES DE PHOTOGRAPHIE
« Après mon bac, j'ai réussi à convaincre mes parents de m'inscrire à l'école Louis-Lumière dans le XVe arrondissement. Le concours d'entrée regroupait environ 4 000 personnes pour 30 admis. À ma grande surprise, j'ai réussi le test! J'ai du travailler pour payer l'école, car nous étions une famille de huit enfants dont je suis l'aîné. J'ai travaillé aux Halles, en plein Paris. Je me levais à 2 heures du matin pendant trois ans. Ensuite, je me douchais et je filais à l'école. J'ai pu ainsi aider ma famille. Après avoir obtenu mon diplôme de photographie, j'ai encore conduit des poids-lourds durant deux ans. J'ai ensuite trouvé du travail à France-Soir, le journal le plus vendu de France. J'étais aussi photographe free-lance pour Match, L'express, Elle, Salut les copains... J'ai pu photographié Johnny, Françoise Hardy, Claude François... C'était le temps des pattes d'éléphant et des coupes afros! »
SON RETOUR EN GUYANE
« Robert Vignon était devenu maire de Maripasoula. En 1975, Jacques Chirac, qui était Premier ministre, y passe Noël. C'est moi que France-Soir envoie pour faire le reportage. C'était la première fois que je sortais de Cayenne! Je ne connaissais même pas mon pays. On a donc passé Noël avec Chirac à Maripasoula qui, à l'époque, n'était peuplé que de Créoles. Mon ami d'enfance, Albert Wandé, a chassé du caïman pour le repas du réveillon! Quelque temps après, je suis revenu en vacances en Guyane. Je me suis rendu compte qu'il n'y avait que trois photographes sur la place : Servain, Le Pelletier et Bertrand. Je suis rentré définitivement avec ma femme en 1976 et j'ai tout de suite ouvert un magasin de photo. »
SES TROIS MAGASINS
« J'ai ouvert mon premier magasin avenue Voltaire, à Cayenne. J'en ai ensuite ouvert un autre rue Vermont-Polycarpe et un dernier avenue du Général-De-Gaulle. Je faisais les photos d'identité, les mariages, je développais les photos couleur. On ne développait pas de photos couleur à l'époque en Guyane. Il fallait aller au Suriname. »
L'AVENTURE FRANCE-GUYANE
« France-Guyane est créé en 1977. J'y ai travaillé dès le premier numéro. Je n'étais pas titulaire. Pendant des années, France-Guyane ne sortait qu'une fois par semaine, puis deux fois, puis trois... Jusqu'à devenir un quotidien. France-Guyane m'a alors embauché à temps complet et j'ai fermé mes deux magasins. J'y ai fait toute ma carrière. »
LES REPORTAGES QUI L'ONT LE PLUS MARQUÉ
« La montagne qui est tombé à Cabassou, le 19 avril 2000. J'étais avec mon collègue René-Claude Minidoque. Je connaissais bien le coin. En passant par les bois nous sommes arrivés au pied de l'usine. Tout était recouvert de terre. La montagne avait disparu. Le temps que l'on réalise ça, les gendarmes nous sont tombés dessus. Heureusement, j'avais déjà retiré ma pellicule et l'avait cachée dans mes chaussettes. Ils ont saisi une autre pellicule mais elle était vierge. On nous a placés en garde à vue. Mon collègue Marc Wallerand nous a apporté des sandwiches et a récupéré la bonne pellicule en douce. Les photos ont fait la une du journal du lendemain. Les forces de l'ordre ont perquisitionné la rédaction!
- Le premier tir d'Ariane 5 qui a explosé en juin 1996 (reproduction ci-dessus). On a retrouvé des débris à Macouria!
- Les émeutes de 1996 à Cayenne pour ce fameux rectorat. Cayenne prenait feu. Des gendarmes étaient arrivés de l'Hexagone. Ils ne connaissaient pas la ville, alors les petits jeunes les attiraient dans des trous. Cette jeunesse savait pourquoi elle se battait. Ce n'était pas de la violence gratuite. Je me souviens d'un affrontement dans la rue où ma voiture était garée. J'ai demandé aux jeunes de me laisser passer. Tout le monde s'est arrêté le temps que je passe! »
SA PASSION POUR LE CARNAVAL
« Je suis un passionné du vrai carnaval guyanais. Pas le carnaval militaire d'aujourd'hui. Les gens déambulaient dans tout Cayenne sans violence. Tout le monde était masqué dans les rues. Personne n'aurait osé sortir non masqué. J'ai couvert l'événement pendant des années en tant que photographe. Mais j'ai aussi participé en tant que carnavalier. J'ai porté tous les costumes : neg'maron, zonbi baré yo, je me suis déguisé en femme... »
50 ANS DE PHOTOS
« J'ai fait tout ce que je pouvais pour développer mon pays. Ma fierté a été de gagner le concours de L'arbre de l'année avec le fromager de Saül. Il y a aussi le Touloulou magazine qui a vécu 24 ans pour faire connaître le carnaval. J'ai la chance, grâce à mon métier, d'avoir pu apprendre à connaître mon pays. J'ai pu suivre un maraké avec les Amérindiens de Taluen ; descendre tout le Maroni ; grâce à François Susky, j'ai survolé toute la Guyane... Ce que je regrette, c'est de n'avoir jamais sorti de livres, alors que j'en ai illustré des tonnes pour les autres. »
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