ACTUALITé - CULTURE ET PATRIMOINE

Sur leboncoin.fr, 400 euros la brique du bagne

France-Guyane 04.12.2015
Karin SCHERHAG

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Sur leboncoin.fr, 400 euros la brique du bagne
L'annonce de Nicolas a été mise en ligne fin octobre. Alerté de son contenu inapproprié par la Direction des affaires culturelles, Leboncoin a néanmoins refusé de la retirer (KS)

Nous avons pris contact avec l'un des nombreux vendeurs qui distillent sans scrupule des morceaux de patrimoine guyanais sur les sites marchands. Après quelques échanges de mails, l'affaire était conclue.

On trouve de tout sur les sites marchands que sont Ebay et Leboncoin. Des bonnes surprises, comme des mauvaises. Ainsi, en tapant les mots « brique îles du Salut » dans un moteur de recherche, on arrive directement sur les annonces laissées par des gens peu scrupuleux. Comme Nicolas (1), un Lyonnais qui se targue de posséder une « brique ORIGINALE du bagne de Guyane » . Dans la description, le pseudo vendeur explique que cette brique « en bon état » provient de l'île Royale et qu'elle est frappée des lettres A et P pour administration pénitentiaire.
L'annonce ne comporte pas de prix, Nicolas exige en revanche des « offres sérieuses » car, écrit-il, « je connais sa valeur » . Nous décidons de prendre contact avec lui, en nous faisant passer pour un acheteur potentiel. Là encore, « Nico » nous demande de faire une offre. Nous nous hasardons à proposer 400 euros. Bingo, le poisson est ferré! « Je suis impressionné car vous êtes bien la première personne qui me contacte et qui connaît « réellement » le prix de cet objet rare. En effet, la fourchette de prix est entre 400 et 600 euros pour le « AP » et près de 1 500 euros pour le « papillon » , très rare à trouver » , nous répond-t-il. Comment peut-il y avoir un prix « réel » pour un objet volé, recelé et qui n'a rien à faire sur un site marchand ? Mystère. Nous continuons à jouer le jeu et nous intéressons discrètement à sa provenance. Par chance, notre vendeur est bavard et très fier de son coup. Il nous explique avec moult détails avoir fait son service militaire à Kourou pendant deux ans. Nous sommes alors dans les années 90. « Il y avait moins de monde, moins de passage » , précise-t-il. Détaché trois mois sur les îles du Salut, il s'est servi de son uniforme pour « aller dans des endroits interdits au public » et « fouiller longuement » à la recherche d'une brique de l'administration pénitentiaire en bon état. La sortir du territoire guyanais était ensuite un jeu d'enfant.
Combien y a-t-il de « Nicolas » prêts à piller notre patrimoine pour quelques centaines d'euros ? Difficile à savoir. Mais chaque année, plusieurs annonces de ce type refont surface sur les sites marchands...
 
(1) Le prénom du vendeur a été modifié
Les sites marchands dans le viseur
Leboncoin, Ebay et d'autres pourraient être tenus responsables des ventes d'objets patrimoniaux sur leur site. Et être condamnés. C'est en tous cas le souhait du ministère de la Culture.
 
« Pour l'ironie, dans le jargon des archéologues, un « bon coin » est un site à exploiter » , s'amuse presque Jean-David Desforges, président de l'association Halte au pillage du patrimoine archéologique et historique (Happah). Interrogé sur les nombreuses annonces inappropriées trouvées sur Leboncoin (lire ci-contre), il répond du tac-au-tac : « Ils sont blindés, ça ne les concerne pas. Pour eux, tout est bon à vendre. Depuis un peu plus d'un an, on voit d'ailleurs fleurir régulièrement des annonces proposant des objets en provenance de Syrie! » Le scandale provoqué par le pillage à grande échelle de sites classés au patrimoine de l'Humanité ne semble pas gêner les grands patrons de sites marchands. Ce n'est donc pas une brique arrachée au bagne des îles du Salut qui les fera ciller. Certaines entreprises se montrent heureusement plus « sensibles » : « On a fait un gros travail avec Ebay France pour signaler ces ventes douteuses. Ebay a compris que ce n'était pas déontologique et que c'était mauvais pour son image commerciale. » Depuis 2012, le site a déjà supprimé plus de 8 000 annonces douteuses. Mais forcément, les vendeurs se rabattent sur d'autres sites plus coulants : Ebay Royaume-Uni, Leboncoin et Delcampe. « Notre association est fondée à les attaquer en justice pour complicité de trafic. S'ils ne sont pas encore condamnés, on espère au moins égratigner leur image de marque. »
Le ministère de la Culture a décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Et de contre-attaquer. Depuis 2011, une cellule juridique chargée d'accompagner les plaignants dans leurs démarches a été créée. Le gouvernement réfléchit aussi à la possibilité de transférer la responsabilité des ventes d'objets patrimoniaux aux sites hébergeurs, comme c'est par exemple le cas en Suisse ou en Allemagne.
La nature, élément de patrimoine
(KS)
En Guyane, le patrimoine est aussi naturel. Et de ce côté-là, on dispose même d'une immense richesse. Un mot que certains prennent sans doute au premier degré. En août dernier, nous vous relations ainsi l'histoire de quelques jeunes écervelés venus passer une journée à l'îlet la Mère dans le seul but d'embarquer quelques saïmiris. Ce jour-là, un policier qui profitait d'un jour de repos a remarqué leur manège. À l'ouverture de leur valise, on découvrait des singes apeurés. Si trois ont immédiatement pris la fuite, le quatrième est mort, étouffé. Un manège relativement fréquent. « La population de singes diminue ostensiblement, commente Nicolas Payraud, à la Direction des affaires culturelles. Et à moins qu'ils n'aient subitement appris à nager, cette disparition n'a rien de naturel. »
Nicolas Payraud, conservateur régional de l'archéologie
Si des urnes amérindiennes quittent le territoire, c'est tout un site archéologique qui est détruit
« Un préjudice impossible à chiffrer »
Nicolas Payraud est conservateur régional de l'archéologie. Régulièrement, il relève sur les sites marchands des annonces proposant des objets du patrimoine guyanais. Rencontre.
Les briques des îles du Salut sont les éléments les plus pillés du patrimoine guyanais. Quand elles ne servent pas de « déco » , elles sont mises en vente sur les sites marchands comme Leboncoin (AG)
Le pillage des sites patrimoniaux est-il un phénomène important en Guyane ?
C'est un phénomène mondial. On en parle beaucoup en ce moment à cause de ce qui se passe en Syrie où ça prend une ampleur extrême. En Guyane, le pillage est davantage tourné vers deux types d'objets : les briques de l'administration pénitentiaire et les bouteilles d'orpailleurs laissées sur les sites datant de la fin du 19e - début du 20e siècle. Ces objets alimentent parfois des collections personnelles avec des gens qui ne pensent pas forcément à mal. Mais le pillage alimente aussi un trafic sur le territoire national et à l'international.
Vous faites une réelle distinction entre ces deux cas ?
Bien sûr. Même si le fait de rapporter un objet chez soi est considéré comme un délit, il est plus facile de l'expliquer à des personnes qui ramassent ces objets comme elles ramasseraient des champignons. C'est un état d'esprit très répandu ici parce que les sites archéologiques ou patrimoniaux sont visibles. Il est donc important de sensibiliser la population au respect de son territoire, à son passé et à son présent. Et puis il y a l'autre cas : les personnes qui emportent des objets pour les mettre en vente. C'est du recel et ça relève du code pénal.
Cela pose la question de la protection de notre patrimoine...
C'est un vrai défi en Guyane à cause du climat, de la forêt et du fait que n'importe qui peut accéder aux sites. Il faudrait une mise en sécurité des sites, qui limiterait une partie des dégradations. Mais cela a un coût...
Vous avez compilé plusieurs annonces trouvées sur des sites marchands, essentiellement des briques de l'administration pénitentiaire. C'est courant ?
C'est assez régulier en effet, et on en trouve à n'importe quel moment de l'année. Hélas, on est un peu démuni sur un plan pratique : malgré nos alertes, les sites refusent de retirer ce genre d'annonces. Le ministère de la Culture souhaite désormais qu'on dépose plainte. On va commencer par un signalement au procureur de la République.
Les revendeurs gagnent-ils beaucoup d'argent ?
La plupart de ces objets ont une valeur marchande très faible. Ce qui fait leur valeur, c'est leur intérêt historique, archéologique, patrimonial. Un objet comme ça n'a pas de sens une fois sorti de son contexte. Mais le préjudice est impossible à chiffrer. Il faut aussi insister sur la notion de destruction. J'ai un exemple récent : la construction d'un immeuble à Rémire-Montjoly qui a démarré avant les fouilles archéologiques préventives alors qu'une prescription du préfet avait été émise. Le terrain est situé sur un ancien cordon littoral, une zone où on retrouvait très fréquemment les populations amérindiennes. Le promoteur risque jusqu'à sept ans de prison et 100 000 euros d'amende.
L'Happah, un exemple à suivre
L'association Halte au pillage du patrimoine archéologique et historique rayonne sur tout le territoire français. En novembre, elle a remporté sa première victoire en justice contre un réseau de « détectoristes » .
 
L'information arrive en tête des actualités sur le site de l'Happah (Halte au pillage du patrimoine archéologique et historique). On y apprend que le mois dernier, un réseau de « détectoristes » et un collectionneur ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Dijon pour avoir « repéré, fouillé, détenu et revendu les monnaies d'un important dépôt monétaire du Ier siècle avant Jésus-Christ » . Ils ont écopé de trois mois de prison avec sursis et d'une amende globale de 63 400 euros. Un premier succès pour l'Happah. « Depuis 2012 et l'obtention de l'agrément patrimoine, nous sommes habilités à porter plainte contre les fouilleurs clandestins, explique
Jean-David Desforges, le président de l'association. C'était l'objectif depuis l'origine et cette victoire nous encourage à persévérer. » D'autres affaires sont en cours d'instruction dans plusieurs autres régions de France. « Nous avons des correspondants partout en métropole et en Corse. Hélas, aucun dans les Outre-mer, et j'en profite d'ailleurs pour lancer un appel. » Créée par des archéologues en octobre 2007, l'association tente de démasquer les « trafiquants » de patrimoine. Pas toujours facile. « La culture de l'anonymat est importante dans ce domaine. Heureusement, comme les chasseurs ou les pêcheurs, les pilleurs aiment prendre la pose avec leur trophée. » Plusieurs fouilleurs clandestins ont ainsi pu être identifiés.
Si aujourd'hui, policiers et magistrats sont à l'écoute, il n'en a pas toujours été ainsi. « L'administration a fait du chemin en huit ans, admet Jean-David Desforges. Il a fallu que des cas de pillage soient médiatisés pour que chacun prenne la mesure du problème. Depuis quatre ans, nous avons même un interlocuteur au ministère de la Culture, chargé de faire le pivot avec la justice. » L'Happah fournit aussi un gros travail de prévention auprès du public. « L'archéologie est une démarche scientifique qui doit s'effectuer dans les règles. » N'est pas Indiana Jones qui veut.
Tous les ans, des archéologues bénévoles participent à des fouilles contrôlées sur le site de l'habitation Loyola à Rémire-Montjoly (KS)
REPÈRES - Que dit la loi ?
Code pénal, art. 322-3-1 : la destruction, la dégradation ou la détérioration est punie de sept ans d'emprisonnement et de 100 000 euros d'amende lorsqu'elle a lieu sur un terrain sur lequel se déroulent des opérations archéologiques. Art. 311-4-2 : le vol est puni de même. Code du patrimoine, livre V, art.L.544-1 : est puni d'une amende de 7 500 euros le fait de réaliser des fouilles sans en avoir obtenu l'autorisation et/ou sans se conformer aux prescriptions de cette autorisation. Art.L.544-2 : est également puni le fait d'enfreindre l'obligation de déclaration et de conservation de toute découverte de caractère immobilier ou mobilier. Art. L.544-4 : le fait d'aliéner ou d'acquérir tout objet découvert ou dissimulé en violation des dispositions du code du patrimoine est puni de deux ans d'emprisonnement et de 4 500 euros d'amende.
Codedupatrimoine, livre V, art.L.542-1etart.R.544-3 : quiconque utilise du matériel permettant la détection d'objets métalliques sans avoir obtenu une autorisation administrative est puni d'une amende pouvant aller jusqu'à 3 000 euros.
L'importance du hasard
(PYC)
Rendons les choses simples : si vous trouvez un « trésor » dans votre jardin de manière tout à fait fortuite (en réalisant par exemple des travaux ou en voulant enterrer votre cher Médor), vous avez obligation de le déclarer auprès de votre mairie. Mais vous pourrez ensuite en disposer comme bon vous semble. Si en revanche vous avez délibérément cherché ce « trésor » , en creusant des tran chées sur votre propriété ou en utilisant un détecteur de métaux par exemple, vous êtes alors considéré comme fouilleur clandestin et donc passible d'une peine de prison et d'une forte amende.
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