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JEUDI EN COULISSES - Avec les « pionniers » du spatial en Guyane

France-Guyane 12.04.2018
Marie GUITTON

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Avec les « pionniers » du spatial en Guyane
De 1968 à 1981, 412 fusées et ballons se sont élancés du tout premier pas de tir du Centre spatial guyanais. Michel Bourriaud, Yves Beguin, Jean-Pierre Morin, Jean-Claude Renou et tant d'autres pionniers y étaient (MG)

Quarante-huit, quarante-neuf... cinquante ans! Le 9 avril 1968, Véronique était la toute première fusée à s'élancer de Kourou. La course aux lanceurs commerciaux avait déjà commencé, mais les données scientifiques collectées par ce type de fusée-sonde s'échangeaient encore avec les Russes et les Américains dans une ambiance bon enfant, selon les pionniers. France-Guyane vous ouvre les coulisses de leur mémoire.

Mardi 9 avril 1968, Kourou. Ce matin-là, le ciel était couvert. Levée depuis la veille, nourrie d'acide nitrique et d'essence de térébenthine, Véronique attendait l'éclaircie, prête pour le grand saut. « La sauvegarde devait pouvoir la garder à l'oeil. En cas de déviation au-delà d'une certaine frontière, on envoyait l'ordre de destruction, se souvient Jean-Claude Renou, 83 ans, ancien chef de mission au Centre national d'études spatiales (Cnes). Bien sûr, comme aujourd'hui, on avait la pression avant le lancement. Mais ce n'était pas ma première campagne, j'avais été au Sahara... »
La décision d'implanter la base spatiale française en Guyane avait été annoncée par le général de Gaulle en 1964, deux ans après l'indépendance de l'Algérie. En quelques dizaines de mois, 80 000 tonnes de matériaux avaient été acheminées par bateaux vers Kourou. Après l'expropriation de 80 foyers (sur les 600 habitants que comptaient le bourg et les plaines au début des années 1960), plus de 2300 travailleurs s'attelaient à construire, en 1967, le centre spatial et la cité nouvelle, bientôt desservie par un pont.
Le 9 avril 1968, Véronique se dressait donc, du haut de sa petite dizaine de mètres (Ariane 5 en mesure 55), au milieu d'un « grand chantier » , selon Jean-Claude Renou. Équipée de capteurs, ce type de fusée-sonde avait pour mission d'étudier la haute atmosphère afin de mettre au point les lanceurs. « Je crois que le décompte a été lancé vers 10 heures, raconte l'octogénaire. Et puis voilà... » Véronique, la toute première fusée à s'élancer de Guyane, avait volé 12 minutes au total, en direction du nord-ouest, jusqu'à 113 km d'altitude.
« UNE ÉPOQUE DE PIONNIERS, DE RÊVEURS »
« C'était superbe! » , conclut l'ancien chef de mission, qui a pu retourner lundi, à l'occasion du cinquantième anniversaire de ce lancement, sur le pas de tir historique. La mémoire des « vétérans » ne s'arrête pas là. « Je m'accuse d'avoir suivi le décollage d'une Véronique depuis le sommet du mât météo! » , confesse ainsi Jean-Pierre Morin, 80 ans, en référence à un défi peu protocolaire lancé entre les équipes du site. En Algérie, des tirs avaient même eu lieu sans check-list. « C'était une époque de pionniers, de rêveurs... » , nous dit-on aujourd'hui.
Ces hommes tremblent encore de leurs mauvais souvenirs. Comme celui, en 1968, d'un Éridan détruit en vol. La pointe, restée introuvable, avait été exposée le lendemain à Kourou, par des chasseurs narquois! En mai 1975, la dernière fusée-sonde Véronique avait aussi explosé sur la table de lancement à la suite d'une manipulation « malencontreuse » d'acide nitrique.
Yves Beguin, aujourd'hui âgé de 77 ans, y était. « Mais moi, j'ai surtout de bons souvenirs des campagnes internationales de comparaison des fusées-sondes » , confie cet ancien responsable de missions spatiales, arrivé en Guyane en 1969.
COOPÉRATION SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE
En 1971, ancrés au large de Kourou, les Soviétiques avaient lancé des charges utiles françaises, et inversement. Deux ans plus tard, les mêmes avaient mené une campagne météo (et un tournoi de pétanque) avec les Américains et les Anglais... « À l'époque, c'est en s'échangeant nos données qu'on arrivait à calibrer nos fusées. Il n'y avait pas de frontière dans la coopération scientifique, assure Yves Beguin. Là où il y avait une compétition, c'était dans le domaine qui allait déboucher sur de la commercialisation, comme les télécoms. Là bien sûr, les Américains qui étaient en avance refusaient de collaborer avec nous... »
Le 24 décembre 1979, âgé de seulement 20 ans, le futur président du Cnes (lire ci-contre) regardait le premier lancement d'Ariane à la télévision. C'est avec cette troisième génération de lanceurs, mise au point grâce à deux décennies de fusées-sondes comme Éridan et Véronique, que l'Europe allait enfin parvenir à rattraper son retard commercial.
« Le lanceur le plus prisé sur le marché commercial »
Jean-Yves Le Gall, président du Centre national d'études spatiales (Cnes)
L'histoire spatiale en Guyane a 50 ans... Mais les Guyanais disent toujours attendre de « décoller » . Quel est votre bilan ?
« Le Centre spatial guyanais (CSG) est une triple réussite. C'est la réussite de l'espace, car ce n'était pas évident de faire ici la base de lancement la plus prisée du monde ; c'est la réussite de l'Europe, qui a su se fédérer pour développer tout ce qu'on a développé ; et la réussite la plus importante, c'est sans doute celle de la Guyane qui, grâce au CSG, a un outil de développement formidable. Je pense que la Guyane a déjà décollé. Il y a beaucoup de Guyanais qui travaillent au CSG, il y a beaucoup d'emplois indirects, et tout ce que nous faisons pour les jeunes en apprentissage... (Aujourd'hui, le CSG compte 1700 salariés permanents, NDLR) Nous sommes en train de réfléchir à une implication encore plus ciblée, mais il est clair que nos réussites sont indissociables : l'espace a besoin de la Guyane, et la Guyane a besoin de l'espace.
D'un point de vue technologique, que nous réservent les 50 prochaines années ?
Sans doute de nouvelles fusées, de nouveaux lanceurs. Mais il faut avoir l'honnêteté de dire qu'il y a 50 ans, personne n'imaginait qu'on en serait là aujourd'hui. Donc on verra bien.
Le premier lancement d'Ariane 6 devrait avoir lieu en 2020, avec une plus grande flexibilité et des coûts toujours plus bas pour accéder à l'espace. C'est le lanceur de la prochaine décennie, défini en fonction des besoins de la prochaine décennie. Ensuite, il y a des programmes de recherche et développement, pour garder un coup d'avance... »
Les Français ont placé leur premier satellite en orbite en 1965 dix ans après les Russes et les Américains. Ces derniers avaient déjà marché sur la Lune, quand les Européens tentaient vainement d'accéder au marché des télécoms avec leur lanceur Europa... Aujourd'hui, on est absent sur les vols habités, ou encore la récupération des lanceurs dans laquelle se lance SpaceX. L'Europe a-t-elle vraiment rattrapé son retard ?
Nous n'avons rien à envier aux autres. En l'espace de quelques années, on a réussi à faire d'Ariane le lanceur le plus prisé sur le marché commercial. C'est vrai que les autres ne sont pas immobiles. Il y a la compétition aux Etats-Unis, mais nous réagissons, nous avons des projets plein les cartons. Aujourd'hui, ce qui compte, c'est faire des choix, mettre les bons budgets. Quand on regarde ce qui a été fait en 50 ans, ça rend optimiste pour l'avenir.
Propos recueillis par MG
(M.G.)
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