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Entre business, déglingue et impérieux désirs de reconstruction

France-Guyane 06.10.2017
Boris COLOMBET / Roger MASSIP

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Entre business, déglingue et impérieux désirs de reconstruction

Premier anniversaire marqué par un premier appel au « recueillement » lancé à la population par le président Daniel Gibbs. Un mois après Irma, Saint-Martin poursuit sa reconstruction. Signes positifs : l'eau commence à couler à nouveau dans les robinets et les commerces rouvrent les uns après les autres. La tâche reste malgré tout compliquée : avant même qu'Irma ne dévaste l'île, la partie française s'illustrait par son côté déglingue face au tout business affiché par le paradis fiscal hollandais. Décryptage.

Cet anniversaire, Saint-Martin s'en serait bien passé : déjà un mois qu'Irma a frappé la petite île du Nord en dévastant tout - ou presque - sur son passage. Accusée, à raison, d'avoir brillé par son absence durant les premières semaines postcyclone, la petite collectivité française tente de reprendre l'initiative.
Pour le moment de souvenirs, ce sera ce dimanche. Avec un président Gibbs rêvant d'un « grand rassemblement » citoyen, en fin de matinée, sur le Front-de-mer de Marigot. Objectif affiché : que « Saint-Martin retrouve le sourire » , grâce à ce moment de « recueillement et de partage convivial un mois après le passage de l'ouragan Irma » .
Une vraie gageure. Car les nouvelles ne sont pas toutes bonnes. Certes, la vie reprend avec la volonté pour les Saint-Martinois de panser au plus vite les blessures. Pour preuve : les routes sont désormais dégagées des débris. Les militaires du Génie s'affairent (lire en page 5) et l'activité économique reprend également quelques couleurs avec, chaque jour, de nouvelles réouvertures d'enseignes. Figurent aussi ces patrons d'hôtels qui, dans un reportage diffusé sur la chaîne CNews, espèrent être en mesure d'accueillir les touristes pour Noël. Quant aux réseaux, à commencer par celui de l'alimentation en eau potable, ils redeviennent progressivement opérationnels.
LA FIN DES DISTRIBUTIONS D'EAU POUR DÉBUT NOVEMBRE ?
Alors que 150 000 litres d'eau étaient jusqu'à présent distribués à la population chaque jour, le chiffre a depuis été divisé par trois. Et pourrait « ne pas dépasser les 10 000 dès cette fin de semaine » , selon le lieutenant-colonel Vincent Boichar, chef du centre opérationnel de la Sécurité civile mis en place dans l'île. Le constat est là : « La ramification du réseau se remet en place. Nous ciblons les personnes les plus démunies » , poursuit-il, en annonçant l'arrivage « de 300 tonnes d'eau » supplémentaires. Avec cette date à valeur de symbole fort : « On se donne encore un mois de distribution d'eau. » Entre-temps, le système D perdure, avec l'installation, par exemple, d'unités de production d'eau par osmose inverse, comme c'est le cas sur l'une des places de Grand-Case rasée de ses lolos par Irma (lire en page 5).
Et c'est certainement là où le bât blesse. Parvenir à relancer toute une économie sera tout sauf une sinécure. D'autant que des nuages assombrissent déjà le ciel saint-martinois.
QUELLES ENTREPRISES ET AVEC QUELLE MAIN D'OEUVRE ?
Loin de ne se focaliser que sur l'organisation d'une simple cérémonie anniversaire, le président Gibbs semble déjà déchanter après avoir mouillé la chemise à Paris pour obtenir « un dispositif exceptionnel d'aide aux entreprises, compte tenu des besoins de trésorerie de ces dernières » et les risques « de dépôts de bilan » en cascade. Assurant repartir à la charge la semaine prochaine, puisqu'il a obtenu de siéger au « prochain comité interministériel pour la reconstruction de Saint-Martin » , l'homme entend ne rien lâcher afin que les engagements de Macron, lors de son déplacement du 12 septembre, « soient tenus pour la reconstruction rapide de notre économie » . Il n'a pas d'autre choix, afin de répondre à une pression populaire qui n'entend pas se faire souffler l'aubaine des juteux marchés se profilant. Pour les Saint-Martinois et les entreprises locales, l'interrogation est double : qui va être retenu et avec quelle main-d'oeuvre sur le terrain ?
Boris COLOMBET, avec Roger MASSIP à Saint-Martin
La préfecture migre à Pôle emploi pour éviter le chômage technique
Le bâtiment a été partiellement soufflé, avec une préfète déléguée contrainte de se réfugier dans un petit local en béton au plus fort du cyclone. Pour autant, la continuité de l'État est assurée. C'est ce message qu'a envoyé la préfète déléguée à la population de Saint-Martin, la semaine dernière : privés de locaux et pas enclins à laisser ses services au chômage technique, la préfecture a migré au 23 rue de Spring, à Concordia. En récupérant provisoirement l'ancien local de Pôle Emploi. Si la préfète déléguée Anne Laubies a profité de la cérémonie (notre photo) pour remercier « du fond du coeur » ceux qui étaient présents à ses côtés durant cette fameuse nuit d'horreur, elle n'a pas omis d'associer le reste de la population. C'est-à-dire « ceux qui ont vécu le cyclone dans leurs maisons, avec leurs familles, dont les maisons ont été atteintes totalement ou partiellement. Ceux qui ont perdu une partie de leur vie personnelle, leurs affaires, leurs mémoires, leur être... » . L'allusion n'a rien d'anodine.
Car là encore, c'est l'immense défi de la reconstruction qui semble retenir toutes les attentions : Çca va prendre « un certain temps » , a-t-elle reconnu. En se voulant résolument optimiste : « À mon avis, ce qui sera le plus grand challenge, c'est que le coeur des femmes et des hommes continue à battre pour cette île. »
ZOOM SUR - Le génie des bidasses en action
Ils ne sont pas venus se la couler douce. Ça, c'est ce qu'a pu constater la délégation, aux côtés de la préfète Anne Laubies, à l'occasion d'une visite de terrain durant laquelle les chantiers menés - notamment par les formations militaires de la Sécurité civile et le 19e Régiment du Génie de Besançon - ont été passés en revue. La première halte ? Effectuée aux Grandes-Cayes, où six militaires du Génie sont en train de construire une nouvelle route pour sécuriser l'accès à l'écosite. Une réalisation demandée par la Collectivité afin de garantir l'accès à la déchetterie, ca r la route actuelle est extrêmement proche de la mer, « et on peut penser qu'en cas de cyclone relativement peu important, on aurait une coupure de l'accès à la déchetterie » , estime la préfète. Longue de 650 mètres, la nouvelle piste devrait être opérationnelle d'ici à la fin de cette semaine. Autre site et autre équipe du Génie. Cette fois, les militaires s'activent sur la Capitainerie de la marina Fort-Louis afin de per mettre une reprise de l'activité. Pour cela, eau et électricité doivent être rétablies. Il s'agit d'un gros chantier qui devrait également durer jusqu'à la fin de la semaine. Si les bureaux de la gare maritime ont souffert, les quais sont opérationnels. « Il s'agit d'un lieu essentiel » , note Anne Laubies, en faisant référence à la nécessaire reprise « des activités avec Anguilla et Saint-Barthélemy. Les dessertes maritimes sont un point essentiel. Il faut que ces points d'accueil soient corrects et fonctionnent » .
STATIONS-SERVICE ET HÔTELS PAS OUBLIÉS
Loin de ne se focaliser que sur les structures publiques, les militaires du Génie s'affairent également autour de la station-service Cadisco de Sandy Ground, qui a été totalement ravagée. Pour l'heure, il s'agit de poser une dalle de béton qui accueillera une structure également en béton. Ça encore, c'est « vital pour les habitants et les gens des bateaux qui ont besoin d'essence et de gasoil » , lâche cette fois la préfète. À cela s'ajoute encore la présence de personnels des formations militaires de la Sécurité civile. Eux en sont à sécuriser la toiture de l'hôtel Mercure. « Aujourd'hui, c'est le Mercure, demain ce sera un autre hôtel » , tente de rassurer Anne Laubies. Et de poursuivre : « Nous sommes intervenus de la même manière pour des résidences particulières. Avec des habitants qui nous adressaient des demandes pour bâcher, dans l'attente de pouvoir refaire les toits correctement avec les entreprises privées de Saint-Martin. »
La vie reprend petit à petit
S'il n'y avait pas eu Irma, Teddy Flereau aurait dû prendre son poste en Guadeloupe, où il était muté. Mais le 6 septembre, il était encore avec sa famille à Concordia. Au lendemain du passage de l'ouragan, un mot lui venait à l'esprit pour décrire Saint-Martin : « Apocalypse. » Un mois après Irma, Saint-Martin se relève. « La reprise se fait plus vite que je n'aurais pensé, vu l'ampleur des dégâts. Cela a eu du mal à se mettre en place, mais le retour à la normale se fait par étapes. La vie reprend petit à petit. »
« VOLONTAIRES POUR RECONSTRUIRE »
Chanceux, Teddy Flereau avait déjà retrouvé l'électricité le jeudi suivant l'ouragan. Et depuis deux jours, il a de l'eau au robinet. « Les magasins sont en train de rouvrir, surtout les libres-ser vices et les supérettes. Certains restaurants aussi, mais pas ceux qui étaient en bord de mer. » Ils sont détruits.
Le nettoyage aussi a bien avancé dans les rues. « L'ensemble de la population s'est mobilisé avec la collectivité. Les Saint-Martinois sont volontaires pour reconstruire l'île. Tout le monde essaye de faire en sorte que l'activité reprenne dans son domaine. » Teddy Flereau a repris son travail à la banque il y a maintenant plus de deux semaines.
« L'ouverture à la clientèle a eu lieu la semaine dernière, uniquement le matin. Les gens viennent retirer de l'argent, demander des reports de crédits... » Mais la mission de Teddy Flereau touche à sa fin à Saint-Martin. « J'ai accompagné mes collègues, mais je termine aujourd'hui (NDLR, hier). » Teddy Flereau va prendre son poste en Guadeloupe et rejoindre sa famille, qui était partie après Irma pour se mettre en sécurité. Sa fille de 8 ans est désormais scolarisée à Baie-Mahault.
V. D.
Le principal problème de Saint-Martin, c'est Sint-Maarten
Avant même d'être ravagée par Irma, Saint-Martin affichait déjà une situation économique moribonde. Les rapports entre parties française et hollandaise n'ont d'ailleurs jamais rien eu de véritablement amicaux sur la Friendly Island. La faute à deux systèmes socio-économiques antagonistes qui profitent clairement à Sint-Maarten. Éclairage.
De luxueux yachts flottant sur une eau turquoise, de magnifiques villas qui ont séduit jusqu'à Donald Trump, sans oublier ces hôtels de rêve posés sur le sable fin de nombreuses plages... Avant le passage d'Irma, la Friendly Island, avec sa kyrielle de gros pick-up américains, avait tout du paradis sur terre. Sauf que derrière ce paysage de carte postal, la réalité s'est toujours voulue moins rose pour la partie française. Disposant, pourtant, du plus gros territoire en termes de superficie, de réserves naturelles à couper le souffle et d'une réelle authenticité sur le plan culinaire, Saint-Martin attire 24 fois moins de voyageurs que Sint-Maarten. À l'évidence, la très grande majorité des 2,4 millions de visiteurs débarquant en bateau ou atterrissant chaque année sur l'aéroport international de Juliana préfèrent dépenser leurs dollars dans les magasins duty-free, les bars aux moeurs légères et les casinos.
BUDGET DANS LE ROUGE
Un exemple parmi d'autres qui en dit long sur la situation moribonde affichée par le nord du pays. En cause : la reproduction en miniature du système français, d'un côté ; et de l'autre, la mise en place d'un système ultralibéral à l'anglo-saxonne qui, en plus de prendre des allures de petit paradis fiscal, n'est pas tenu d'appliquer les directives de l'Union Européenne. Conséquences mises en lumière par le magazine Capital en juin : un PIB presque deux fois inférieur côté français (14700 euros contre 26021 euros chez les Hollandais) et un chômage trois fois plus élevé (30,5% en moyenne contre 11,5%).
« Ici, entre les deux territoires, ça a toujours été l'Union européenne avant l'heure » , ironise, à ce sujet, Daniel Gibbs, en faisant directement référence au principe de libre-circulation des biens et des personnes qui prévaut sur une frontière symbolique et sans véritables contrôles douaniers. Quant à nos confrères de Capital, ils n'hésitent pas à enfoncer le clou pour dépeindre une réalité difficile pour les Saint-Martinois : « Le plombier polonais peut se rhabiller. À Saint-Martin, la concurrence est beaucoup plus féroce et habite sur le trottoir d'en face. Ainsi sur une base de 176 heures travaillées, un salaire minimum avec cotisations revient à 968 euros côté néerlandais à 2160 euros chez les Français. »
PAS DE PRIORITÉ À L'EMBAUCHE
« À cela s'ajoute une autre difficulté » , nous expliquaient des Saint-Martinois aux lendemains du passage d'Irma : « La présence d'habitants de la partie néerlandaise qui n'hésitent pas à venir s'installer en partie française afin de profiter du système de santé et des écoles gratuites. » Pire, selon nos témoins : « La collectivité a même poussé le bouchon jusqu'à les recruter, alors que nous, nous sommes au chômage. On ne dit pas qu'il ne faut recruter que des Saint-Martinois de souche. Mais il y a peut-être un meilleur équilibre à trouver. »
Alors que la collectivité a vu sa dette grimper au point de représenter 50% de son PIB, depuis le changement de statut qui l'a écarté un peu plus encore de la Guadeloupe, les habitants s'estiment pressurisés par rapport à Sint-Maarten, où la taxe foncière n'existe pas.
Du coup, sur place, si l'annonce du président Macron de faire fonctionner à plein la machine à cash pour « reconstruire aux normes cette fois, et en privilégiant le développement durable » , un certain scepticisme s'empare çà et là de l'île : « Qui va profiter de cet argent s'il arrive vraiment ? Des entreprises nationales comme Bouygues, qui ont le savoir-faire. Avec de la main-d'oeuvre venue d'où ? »
Dans tous les cas, et même avec la meilleure volonté du monde pour privilégier les entreprises installées en partie française dans le vaste chantier de la reconstruction, elles ne sont - tous secteurs d'activité confondus - que 7000, dont seulement 50% réellement en activité. Au sud, leur nombre dépasse les 11000. Pas de doute : le travail ne va pas manquer en cette période post-Irma. Mais pas dit que cette reprise réduise de façon notable l'assistanat à la française. Au dernier pointage, un habitant sur cinq bénéficiait d'un RSA qui engloutit à lui seul 12% du budget de fonctionnement de la collectivité.
Boris COLOMBET
Osmose de l'eau à Grand-Case
Curieuse installation pour un système au nom barbare, sur la place dévastée des lolos de Grand-Case. Un camion plateau trône là. Grâce à lui, l'eau coule dans le quartier. En effet, le véhicule a amené une machine à osmose inverse dont le fonctionnement est supervisé par les formations militaires de la Sécurité civile. L'idée ? Traiter l'eau de mer pour, ensuite, la distribuer à la population, directement depuis le site de production.
Petite précision toutefois : cette eau est destinée uniquement à l'usage sanitaire. « Elle ne doit pas servir à la consommation » , renchérit le sergent-chef Benoît M., responsable du site de production. Dans la pratique, l'appareil - grâce à un ingénieux système de tuyaux - aspire l'eau de mer pour l'envoyer dans une citerne relais. Le précieux liquide est ensuite acheminé dans la machine où l'osmose se fait, avant d'être à nouveau stockée dans une autre citerne souple.
« Tous les minéraux et le sel contenus dans l'eau de mer sont retirés. L'eau produite est de l'eau déminéralisée » , assure le chef Benoît. Côté production, l'appareil permet de traiter 1 000 litres d'eau par heure qui sont, en bout de parcours, distribués par une rampe munie de robinets. « Les gens viennent avec des bidons, toute la journée, et l'on distribue plus des deux tiers de ce que l'on produit dans la journée » .
Si le chef Benoît reconnaît que ce dispositif n'a pu être décliné sur d'autres secteurs de l'île, il rappelle toutefois que la Sécurité civile dispose « d'un autre réseau de distribution d'eau, avec le travail qui est fait en parallèle avec le site de production d'eau de Marigot. On remplit des cuves que l'on répartit un peu partout sur le territoire » .
L'arrivée de denrées se poursuit sur le port de Galisbay
Nourrir la population coûte que coûte. C'est le défi lancé à un détachement de la Sécurité civile qui a transformé les entrepôts de l'entreprise Frigodom, dans l'enceinte du port de Galisbay, en grosse base avancée. C'est en effet dans ces bâtiments que sont stockées toutes les denrées alimentaires continuant d'arriver par cargos. Arrivés il y a maintenant près d'un mois à Saint-Martin, ces militaires sont venus renforcer le détachement déjà présent. Depuis, ils ne chôment pas sur les docks : « On récupère de la nourriture que l'on va distribuer tout au long de la journée dans les points de distribution des différents quartiers » , détaille ainsi le sergent Gilles G. Non sans poursuivre en expliquant que des équipes tournent afin d'assurer la distribution de ces stocks dans l'île. Une mission de solidarité qui booste le moral des troupes. « On est venu pour aider la population, leur permettre de retrouver le plus rapidement possible une vie normale. On se sent utiles et on fait le travail pour lequel on a été formé » , avoue le sergent Gilles G.
112 interpellations après les pillages
Aux lendemains des pillages ayant suivi le passage de l'ouragan Irma, le procureur de la République de Basse-Terre avait garanti, devant un tribunal dévasté à Grand-Case, que les auteurs de ces faits devraient répondre de leurs actes. Un mois après, 112 personnes ont été interpellées par les gendarmes. 39 d'entre elles font l'objet de poursuites judiciaires.
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