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Un an après l'ouragan, pourquoi Saint-Martin se relève si doucement

France-Guyane 07.09.2018
Amandine Ascension / Boris Callendreau

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Un an après l'ouragan, pourquoi Saint-Martin se relève si doucement
Presque totalement ravagée par Irma, Saint-Martin peine a se relever, malgré des avancées dans la reconstruction.

La reconstruction se poursuit à Saint-Martin. Plus lentement que ces derniers mois. Et beaucoup moins vite que Saint-Barthélémy, comme le souligne le préfet de région, Philippe Gustin. Voici, en 9 points clés, les raisons pour lesquelles la Friendly Island mettra un certain temps avant de totalement panser ses blessures.

Parce que l'impact a été très fort
N'en déplaise aux Saint-Barths, c'est bel et bien Saint-Martin qui a été la plus touchée, en subissant le plus de dégâts. Les décomptes réalisés par les pouvoirs publics aux lendemains du passage d'Irma se montraient sans appel, avec 95% du bâti ayant subi des dégâts plus ou moins importants. Difficile, dans ce contexte, d'imaginer reconstruire l'île en quelques mois seulement.
Un an après ce désastre, le préfet de région Philippe Gustin, qui dispose également de la casquette de délégué interministériel à la reconstruction, estime que 40% des maisons, immeubles, infrastructures scolaires, hôtels ou bâtiments publics ayant été touchés ont pu être reconstruits.
Nul besoin d'être fort en maths : cela signifie que 6 logements sur 10 sont encore bâchés, privés de toiture, détruits ou inhabitables. Ce qui est énorme et difficile à vivre pour la population.
Surtout quand la pluie s'invite, comme c'est malheureusement le cas depuis maintenant une semaine, avec les passages d'une succession d'ondes tropicales.
Parce que Saint-Martin est plus peuplé et plus grand
De façon un peu triviale, si Saint-Barthélémy a rapidement remonté la pente, pouvant même espérer connaître une « excellente saison touristique » , ce serait, d'après le préfet Gustin, parce que ses habitants se sont retroussé les manches. Le représentant de l'État ne se gêne d'ailleurs pas pour joindre le geste à la parole. Sans verser dans la polémique, glissons simplement que la Friendly Island s'étend sur un territoire plus vaste, plus contrasté que l'autre île du Nord. Et qu'elle compte beaucoup plus d'habitants (35 000 contre un peu moins de 10 000 pour Saint-Barthélémy).
Parce que tout le monde a les même besoins en même temps
Pour reconstruire, encore faut-il disposer des matériaux en quantité suffisante. Et c'est bien là que se trouve une partie du problème. « Tout le monde a besoin des mêmes produits au même moment » , résume une habitante. Le souci, c'est que cette matière première est importée, au gré des rotations maritimes. Difficile d'en augmenter le rythme : 80% des marchandises importées transitent par le seul et unique port en eau profonde qui se trouve à Phillipsburg, sur la partie hollandaise. Or, celui-ci ne fonctionne qu'à 40% de ses capacités depuis le passage d'Irma.
Parce que de nombreux Saint-Martinois sont partis
À Saint-Martin, le chantier de la reconstruction avait pourtant démarré fort. Que ce soit en novembre, en décembre ou encore en mars dernier, les journalistes de France-Antilles qui se sont rendus sur la Friendly Island avaient à chaque fois observé des évolutions tout aussi positives qu'encourageantes. Sauf que depuis le début des grandes vacances, l'activité donne clairement l'impression d'avoir ralenti.
« Plus rien n'avance et ça donne le cafard. En ce moment, le moral n'est pas forcément là : depuis un an, nous sommes confrontés au même spectacle de désolation » , a confirmé la loueuse de voitures.
Ce n'est d'ailleurs pas la seule. Depuis son bureau au sein de la collectivité, le président Gibbs avoue lui aussi avoir eu du mal pour que les travaux lancés dans les établissements scolaires se poursuivent durant les grandes vacances. « C'était pourtant la période idéale : pas d'école » , souffle-t-il.
Sauf que juillet-août oblige, pas d'entreprise non plus. Avec un facteur supplémentaire : « Nous sommes actuellement en période cyclonique. C'est une période que nous craignons et redoutons tous, après avoir traversé ce que nous avons traversé. Beaucoup de Saint-Martinois ont donc pris leurs vacances en août et septembre afin de s'éloigner un peu. Il faut les comprendre aussi. À un moment donné, ils ont aussi besoin de souffler. C'est quelque chose qui va nous hanter encore durant deux ou trois ans. »
Parce que les assurances ont mis du temps à indemniser
Reconstruire, c'est bien. Mais encore faut-il le pouvoir. Et en la matière, Saint-Martin n'a pas été aidée. Face à l'ampleur de la catastrophe, de nombreux experts mandatés par les assurances ont eu du mal à se rendre sur l'île avant d'être submergés par le travail. Et sans rapport d'expertise, difficile de quantifier le montant des dégâts et donc de pouvoir être indemnisé. « Pendant tout ce temps, et comme il risque d'y avoir, en plus des expertises, des contre-expertises, il est impossible de toucher à quoi que ce soit et par conséquent de lancer les moindres travaux. À cela, s'ajoute la difficulté de justifier de tout, en présentant des factures. Mais, quand tout a été soufflé, comment les retrouver ? Ces affaires d'assurance, pour nous, ça ressemble à une histoire sans fin » , nous ont confié plusieurs commerçants.
Parce que seuls 40% des Saint-Martinois sont assures
Pour espérer être indemnisé, encore fallait-il être assuré. Et là encore, c'était loin d'être le cas puisque, selon les compagnies, seulement 40% des propriétaires étaient assurés sur 111e. Sans être devin, on peut imaginer que si ces foyers n'avaient pas les ressources nécessaires pour payer une police d'assurance, ils ne les auront pas pour reconstruire en un claquement de doigts.
Histoire d'amortir cette situation, la collectivité a décidé d'aider et d'accompagner les familles les plus précaires. « Il s'agit des personnes handicapées seules, des personnes âgées qui se retrouvent sans ressource ou encore des familles monoparentales qui ne travaillent pas et ont des enfants en bas-âge » , promet le président de la collectivité. Une nomenclature permise par la connaissance sociale du bâti, fournie par l'État.
Parce que la main-d'oeuvre qualifiée manque
Le chantier de la reconstruction est tellement gigantesque qu'un électricien croisé dans la rue, aux abords de la collectivité, nous avouait avoir du travail pour les trois années à venir.
Et ça, c'est visiblement tout sauf de la fanfaronnade. La responsable d'une agence de location de voitures ne s'en cachait pas depuis l'aéroport de Grand-Case : « Tout tient au problème de la loi de l'offre et de la demande. Or, il y a actuellement trop de demandes. Dans le secteur, nous ne disposons que d'un seul carrossier qui a quitté l'île jusqu'en janvier et qui est actuellement fermé. Aucune de mes voitures n'a pu être remise en état. »
Quant à la main-d'oeuvre venue de l'extérieur, encore faut-il pouvoir la loger. « Des gens continuent à venir à Saint-Martin pour travailler et c'est plutôt encourageant. Mais certains repartent assez rapidement, faute de n'avoir pu trouver un logement. Des Saint-Martinois qui sont là depuis 25 ans n'y parviennent pas toujours, alors imaginez quelqu'un qui vient de l'extérieur » , souffle de son côté l'employée d'une agence immobilière de Marigot. Qui révèle dans la foulée une flambée de l'immobilier sur le marché locatif : « Pour un studio, il faut désormais compter entre 800 et 1 000 euros, alors qu'avant le passage d'Irma, le même bien se négociait autour de 600 euros. » Du coup, les entreprises qui recrutent sont contraintes, selon une habitante, de « se tourner vers la jeunesse locale, en faisant de l'insertion » .
Parce que les aides sociales créent de l'attentisme
L'explication, très politique, risque de faire grincer pas mal de dents. Il n'empêche : sur ce point, le préfet Gustin et le président Gibbs sont au diapason. Pour eux, si la reconstruction de Saint-Martin avance lentement, c'est aussi à cause des aides sociales qui n'inciteraient pas à se remettre au travail. « À Saint-Barthélémy, dans la mesure où beaucoup de personnes sont en entreprise individuelle, il n'y a pas d'amortisseur social, donc on se bouge » , glisse le premier.
Quant au second, il confirme dans les grandes lignes : « Moi, je ne sais pas si c'est mieux en partie hollandaise. Ce qu'on constate, c'est que oui, il est possible de noter un semblant de reprise que nous n'avons pas forcément côté français. D'une part, c'est parce qu'ils n'ont pas la même législation que nous et pas les mêmes normes, ce qui leur permet de lancer des opérations de façon plus rapide.
D'autre part, ne soyons pas dupes : ils ont les mêmes problèmes que nous. Sauf que le business était plus florissant chez eux avant le passage d'Irma. Par conséquent, ces gens-là ont besoin de le remettre à flot. Ici, on attend qu'on fasse, on attend que l'assurance tombe, que les aides de l'État arrivent.
La différence se trouve peut-être là : d'un côté de l'île, nous sommes attentistes alors que de l'autre, ils sont plus réactifs car ils n'ont pas le choix. Là bas, il n'y a pas de chômage partiel, pas de dispositifs étatiques de droit commun, pas d'aides et de couverture sociale comparables à notre système, pas de Smic et pas de RSA. S'ils ne se lèvent pas pour travailler, ils coulent. »
Parce que Saint-Martin est vraiment fauchée
Ne nous voilons pas la face : entre Saint-Barthélémy et Saint-Martin, c'est un peu le jour et la nuit. Si le président Magras avait, au lendemain du passage d'Irma, décliné de façon quelque peu cavalière l'aide financière proposée par l'État pour booster la reconstruction de l'île, Daniel Gibbs, qui se trouve à la tête d'une collectivité encore privée d'une partie de sa toiture, court de son côté derrière la moindre subvention. Deux états d'esprit diamétralement opposés qui s'expliquent simplement : contrairement à Saint-Barth, la Corn de Saint-Martin est financièrement exsangue. À l'image d'une grande partie de sa population d'ailleurs.
Dans ce contexte, pas simple de lancer tous azimuts une politique de grands travaux. Afin de prouver, pour ceux qui en douteraient, que les deux îles françaises n'évoluent pas dans le même univers, deux chiffres communiqués par la préfecture : sur la Friendly Island, l'indemnisation versée par les compagnies d'assurance pour une voiture endommagée s'est, en moyenne, élevée - après expertise et examen des cotes argus - à 6 000 euros, contre 20 000 euros à Saint-Barth.
Reportage Amandine Ascenslo et Bons Callendreau, envoyés spéciaux a Saint-Martin
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